Interview

Sébastien Gardillou

« J’ai envie de gagner des médailles, mais pas à n’importe quel prix »

C’est une rencontre rare, un moment vrai. Au lendemain de sa nomination. Sébastien Gardillou s’apprêtait à vivre en Suisse sa première compétition comme sélectionneur. Il nous a accordé une heure. Une heure d’échanges et de malice. Avec Seb, tout est naturel : on passe du sérieux à la déconne en une fraction de seconde. Cet entretien était prévu pour le volume 4 de ©DNAH, programmé à la fin de cette année 2024, finalement décalé d’un an. Nous avons jugé qu’il ne trouvait plus vraiment sa place au sortir du Mondial et, plutôt que de le laisser dormir au fond d’un disque dur, nous avons choisi de vous la partager aujourd’hui, ici, sur notre site. Parce que le successeur d’Olivier Krumbholz, médaillé de bronze à Rotterdam, gagne vraiment à être connu.  

Salut Sébastien ! Alors déjà, comment je dois t’appeler ? Seb ? Coach ?
Seb, ça ne change pas (il rigole).

Qu’est-ce qui est le plus agréable lorsque l’on prend la suite d’un coach comme Olivier Krumbholz ?
C’est de pouvoir faire ce que j’aime avec les gens que j’aime. Et ça, c’est une chance inouïe. Pouvoir faire ce qu’on aime et continuer d’entretenir une certaine image de ce que doit être l’équipe de France. Ce que l’on a réussi à réaliser est beau. C’est précieux.
Aujourd’hui, l’équipe de France est certes médaillée d’argent aux Jeux Olympiques de Paris (et de bronze au dernier Mondial), mais, finalement, la plus belle récompense qu’on peut avoir, c’est ce retour des gens qui nous félicitent de l’image dégagée par l’équipe. Sur chacun de nos matchs, on voit des sourires sur les visages des spectateurs. Dans le jeu, on n’a pas lâché. C’est fluide, avec des inspirations défensives qui visent à perturber et à emballer.

Et à l’inverse, qu’est-ce qui est le plus difficile ?
Les attentes. On est dans la continuité des performances engagées par les garçons depuis 1992. C’est une Fédération qui est citée en exemple de par la durée et la continuité des performances au plus haut niveau chez les garçons et maintenant chez les filles. Donc j’ai à cœur de m’inscrire là-dedans.

Est-ce que le Sébastien de Limoges, qui a 16 ans et qui joue en N3, s’imaginait un jour devenir coach de l’équipe de France féminine ?
Non, contrairement à celui de 48 ans. Mais à Limoges, je me suis vraiment inscrit dans une filiation aussi parce que j’ai rencontré des personnes qui m’ont donné le virus du handball et en particulier celui de l’entraînement.
C’est aussi ce qui fait mon ADN, puisque c’est important de le souligner. J’ai toujours voulu partager et j’ai toujours voulu accompagner par rapport à la pratique sportive. Ça s’est orienté vers le handball par hasard. Ce sont des rencontres, en fait, qui m’ont amené à ça.

Il n’y a personne en particulier ?
Si, il y a des personnes en particulier, mais elles sont apparues dans ma vie plus tard. J’ai toujours aimé l’activité. Ce sont mes amis d’enfance qui m’ont amené au handball.
Je suis plutôt d’une famille de footballeurs, donc je suis arrivé dans le handball par le plus grand des hasards, par la connivence avec mes amis d’enfance.

Tu jouais à quel poste à l’époque ?
Gardien de but.

Et t’as basculé vers 20 ans comme entraîneur ?
Non, j’ai commencé à entraîner bien plus tôt.
En fait, quand j’étais en fin de cadets, début juniors, j’entraînais les minimes. Et quand j’étais junior, j’entraînais les cadets.

Qu’est-ce que ce poste d’entraîneur de l’équipe de France a changé pour toi ?
Ça me met un peu plus en lumière, ça m’amène à échanger un peu plus avec les médias, à avoir plus de responsabilités finalement.
Mais j’ai eu la chance, au cours des huit années écoulées avec Olivier, d’avoir progressivement pris plus de place au sein du staff. Olivier m’a laissé prendre plus de place, m’a donné plus de responsabilités. Je ne sais pas si on peut considérer que c’est un aboutissement. Pour beaucoup de personnes, le fait que je succède à Olivier était une suite logique, mais entre ce qui est logique et ce qui est mis en place, il y a toujours un décalage. Donc c’est surtout l’exposition médiatique qui change pour moi.

Cette mise en avant, l’as-tu recherchée ?
À une période, j’aurais pu la chercher. Mais j’ai compris que ce n’était pas essentiel. En fait, ce n’est pas ça qui me nourrissait vraiment. Ce qui me nourrissait, c’est d’avoir la responsabilité de l’assumer, mais pas de communiquer au travers de ça.
J’avais peut-être, à un moment donné, envie de prendre une autre place qui n’était pas forcément opportune à ce moment-là. Et j’ai considéré, en travaillant sur moi-même, en essayant de comprendre en fait ce qu’on attendait de moi : qu’est-ce que c’est un bon adjoint ?
Ça dépend de qui tu as en face. Un bon adjoint d’Olivier, c’est accepter d’être flexible, c’est accepter d’être adaptatif, c’est accepter de travailler un peu en ajustement parce que c’est lui qui fait les choses. Et moi derrière, je dois toujours en faire la congruence.
Je me suis vraiment mis là-dedans les premières années. Et puis après, on a commencé à bien se comprendre, à s’accepter l’un l’autre et à se répartir les tâches un peu différemment.
Sur la fin de notre association, j’ai trouvé qu’on avait formé un très bon duo et franchement, j’étais heureux de ça.

Tu es un acharné de travail, un hyperactif avec mille idées à la seconde. Attends-tu la même chose de tes adjoints ? D’ailleurs, il te fallait deux adjoints pour prendre ta place ?
Pas du tout. En fait, on est trois d’une certaine façon. Mais moi, j’essaie de me calmer un peu.
Les deux autres profils sont complètement différents. David (Burguin), c’est un faux calme, il n’est pas volcanique, donc ça va changer un peu par rapport à Olivier à certains moments.
Ce qui est quand même extraordinaire, c’est qu’on travaille ensemble depuis 2017 et j’ai l’impression qu’il me lit comme un livre ouvert. Parfois, lorsque je lui pose une question, il me dit : « J’y ai déjà pensé », et il a presque déjà la réponse.
C’est une force de travail d’une compétence incroyable au sein de la Fédération. Une belle personne.
Et c’est aussi comme pour mon histoire personnelle : j’ai été analyste vidéo, je suis passé entraîneur adjoint ; il a été analyste vidéo, il a montré des compétences. Aujourd’hui, il va un peu plus sur le terrain et il se comporte comme un entraîneur adjoint.
Il est sur le banc avec moi et je pense qu’on est très complémentaires, finalement.

Ça n’a pas été trop dur de devoir déléguer des choses que tu aimais faire ?
Non, parce que j’ai appris à déléguer depuis longtemps. Même en déléguant à David, je peux simplement faire des allers-retours dessus pour que son travail de fond m’amène à réfléchir encore plus précisément aux choses. Et ça sera moins diffus. Et puis je pense que c’est la complémentarité qui va faire notre force.

Et Amandine ?
Amandine (Leynaud), c’est la sagesse pour moi. Je dirais que c’est l’extincteur, c’est la mousse de carbone qui entoure le feu et qui fait en sorte que tout se passe bien.
Elle a cet aspect de sagesse protectrice. Elle est clairvoyante dans beaucoup de choses, elle est raisonnable aussi. Et c’est aussi un très bon agent de liaison entre les filles et le staff, parce qu’elle est capable d’anticiper beaucoup de situations parce qu’elle les a vécues. Elle est capable de comprendre beaucoup de comportements. Et comme pour David, quand tu es capable d’anticiper, c’est top. Je suis très content de mes adjoints. Je suis très content que la Fédération m’ait donné la possibilité de les solliciter.

Quand est arrivée en toi l’idée de te présenter pour prendre la succession d’Olivier ?
J’ai eu une réflexion longue, en fait, plus longue que ce que les gens supposaient. Je me suis demandé si j’avais envie de reprendre de l’exposition parce que je l’ai déjà vécue en LFH avec Metz et Nice. J’ai appris beaucoup sur les autres, j’ai appris beaucoup sur moi.
Je me suis dit : « Est-ce que tu as encore envie de ça ? » Et à cette question, j’ai répondu par l’affirmative parce que je suis quelqu’un d’ambitieux. Je suis, sans être à outrance, quelqu’un qui a envie de supplanter les autres autrement que par son travail.
Je suis, d’une certaine façon, carriériste puisque finalement, si je regarde mon parcours, si je me pose et que je regarde en arrière, j’ai progressé dans toutes les strates.
Aujourd’hui, je suis épanoui. Je suis épanoui familialement, je suis épanoui professionnellement. Parce que je ne suis pas à la recherche de quelque chose que je n’ai pas en ma possession. On a été champions du monde deux fois, champions d’Europe, champions olympiques, on a fait trois finales olympiques. Je dis « on » parce que je me sens pleinement impliqué dedans.

C’est peut-être une question bête, mais comment ça se passe quand tu te présentes à la succession d’Olivier ? Avec ton palmarès et ton poste d’adjoint durant huit ans, tu dois tout de même ramener un projet détaillé ?
J’ai présenté un projet cohérent qui visait à s’inscrire dans la continuité au niveau du staff. En fait, c’est ce que j’ai défendu. Finalement, est-ce que, s’il y avait eu un autre sélectionneur, le staff serait resté en place ? Je trouvais le staff performant et efficace, bienveillant les uns envers les autres et fonctionnel avec les joueuses.
Donc c’était viable, on va dire. Et puis j’avais envie, je te le répète, de travailler avec les gens que j’aime et que peut-être je n’aurais pas été en mesure de le faire ailleurs. C’était là, maintenant, et on prenait l’opportunité. Si ça avait été un autre sélectionneur, peut-être que certains d’entre nous n’auraient pas voulu travailler avec lui ou auraient été happés par d’autres sirènes, alors que là, le projet nous liait les uns aux autres.

C’est quoi la touche Gardillou ?
Je ne sais pas. S’il y a quelque chose qui m’anime, c’est l’accessibilité, l’humilité et les sourires sur les visages. Je ne sais pas si ça, ça fait gagner des matchs, mais j’ai envie de ça. J’ai envie d’être moi-même et j’ai envie que les gens qui m’entourent soient bien, joueuses comme staff.
J’ai beaucoup avancé depuis mes débuts de responsable de pôle à Chartres. Quand je vois ce que j’étais il y a vingt ans et quand je rencontre les jeunes filles que j’ai accompagnées il y a vingt ans, très sincèrement, c’est un plaisir. Il n’y a personne qui me fait des reproches sur la façon dont j’ai pu être en tant qu’individu, encore moins en tant qu’éducateur. On me fait beaucoup de louanges sur ce que j’ai réussi à faire à leurs côtés pour les accompagner en tant que femmes et en tant que professionnelles, puisqu’elles ont toutes des professions vraiment très intéressantes.
On n’a pas hypothéqué leur avenir. Dans leurs yeux, j’ai l’impression d’être une belle personne et ça, personne ne me l’enlèvera. Donc, pour moi, c’est la plus belle des récompenses. Et ce que je te disais vis-à-vis de l’équipe de France : oui, j’ai envie de gagner des médailles, mais pas à n’importe quel prix. J’ai envie qu’aujourd’hui, dans une salle de 6 000 places, 8 000 personnes demandent un billet pour aller voir l’équipe de France. C’est ça que j’ai envie de voir. C’est ça, mon ambition.

Quel est ton meilleur souvenir avec l’équipe de France ?
Aller en finale des Jeux Olympiques de Paris avec cette équipe-là, ça a de la gueule.
Même si on a perdu à la fin, le clapping de fin au milieu de milliers de supporters est juste un super souvenir.
J’ai aimé aussi le championnat du monde en Norvège en 2023. En fait, les deux sont indissociables. Ce que j’ai aimé en Norvège, c’est qu’on a gagné en équipe, vraiment en équipe, en staff. Tout le monde a été associé et c’était bien.
À Paris, on a perdu, mais en équipe aussi. C’est pour ça que j’associe ces deux moments-là. Ils sont incontournables. Aujourd’hui, ce sont les derniers en date, c’est pour ça que je les garde plus facilement en mémoire. Mais c’est par opposition, en fait.
C’est ça, la vie d’une équipe. Ce sont ces moments-là que je chéris, que je recherche.

Et le pire ?
(Il souffle.)
Moi, j’ai été blessé par les Jeux Olympiques de Tokyo. J’ai trouvé qu’on les avait ratés alors que finalement, on gagne une médaille d’or. J’ai trouvé que la relation avec les joueuses n’était pas celle que je voulais, que je souhaitais.
Je ne voyais pas de sens à mon travail. J’étais mal à l’aise parce que ce n’était pas ce à quoi je crois. J’ai une vraie idée de ce que c’est, le travail collectif. J’ai une vraie idée de ce qu’est la performance collective, que certains appelleront « intelligence collective ».
On était à des années-lumière de ça.

Oui, mais ça a marché.
Ouais. Mais c’est un mode de fonctionnement qui peut être le mien à un moment donné.
En fait, j’ai été confronté à quelque chose que je n’appréciais pas.
Je ne dis pas que c’est bien ou pas bien. Mais quand on me demande mon plus mauvais souvenir, c’est d’être passé par cette phase-là.

C’était quoi le premier conseil qu’Olivier t’a donné ?
Il m’en a donné énormément. J’ai quand même eu la chance de travailler avec lui pendant des années. Sur vingt-quatre ans, on en a fait dix-huit ensemble.
Mais la première chose qu’il m’a dite, c’est : « Prends du temps pour toi. »
Parce qu’il sait que j’ai tendance parfois à me disperser et à mobiliser beaucoup de ressources.
Après, il m’a donné tellement de conseils pendant toute notre carrière.
Ce sont surtout les adages qui sont intéressants, les citations, tout ce qui fait que c’est Olivier Krumbholz. À ce moment-là, je l’ai trouvé d’une sincérité rare et c’était un petit moment à nous.

Appréhendais-tu ton premier discours ?
Oui, mais je l’avais bien préparé. Tu ne passes pas derrière Olivier comme ça.
J’en ai conscience, donc je l’appréhendais, mais je ne doutais pas et je n’avais pas peur.
Après, si je regarde a posteriori, j’en ai fait un paquet, des discours d’Olivier.
À chaque fois, il y avait à apprendre. J’espère que j’ai bien appris (il rigole).

Tu as été observé, tes décisions ont été scrutées par tous les experts qui commentent à la télé ou sur les réseaux… Tu appréhendais un peu tout ce qui allait se dire autour de ça ?
Non, parce que je n’ai jamais été quelqu’un de très enclin à regarder les médias, les réseaux sociaux… J’ai une lecture en diagonale et, moi, ce qui m’intéresse aujourd’hui, c’est déjà ce que moi je peux ressentir, ce que le stade va ressentir, ce que les chiffres vont dire.
J’ai aussi tendance à pouvoir appeler des gens qui me sont proches et que je considère comme de bons conseillers, qui vont m’apporter quelque chose, un regard extérieur.

Tu n’en as pas marre du hand parfois ?
Eh bien si, ça m’arrive, mais c’est fugace. Ça revient toujours au galop.
Après 2022, on était partis une fois en vacances avec ma femme en Thaïlande pendant vingt jours, et j’ai fait exprès de partir vingt jours. Ça a été très bien jusqu’au dix-neuvième jour.
Le dix-neuvième, je me disais que ça commençait à bien faire.

J’imagine que ta femme et tes filles sont fières de toi ?
Je pense que mes filles étaient plus fières que ma femme.
Ma femme, elle n’est pas très expressive, mais je pense que c’est plutôt une fierté intérieure.
Mes filles sont jeunes, donc elles étaient ravies et ça se voyait.
Ma femme, c’est comme l’école soviétique : elle s’est lissée, policée dans le temps.
Mais quoi qu’il en soit, la gestion des émotions, ce n’est pas leur fort (il rigole).
Mais vu que je lui dois énormément professionnellement et familialement, j’ai compris qu’elle était contente. C’est un peu un aboutissement, bien plus pour elle que pour moi, parce qu’elle m’a accompagné depuis le début. Franchement, en termes de connaissances handball, c’est un des meilleurs experts que je connaisse. Elle a un doctorat en handball, il n’y en a pas beaucoup qui ont un doctorat en handball. Et elle a été patiente surtout. Patiente parce qu’elle m’a permis de faire ce que j’avais envie de faire et je l’en remercie.

Photos et Interview réalisées par Julian Schlosser